jeudi 24 mars 2011

L'Ecume des jours



Dentelles SOPHIE HALLETTE

Au cœur de Caudry, dans le Pas-de-Calais, l’histoire de la dentelle se lit sur les plaques des rues. Ici se perpétuent l’énergie et l’exigence de l’un de nos savoir-faire parmi les plus virtuoses de l’industrie textile. Société familiale fondée en 1887 et maison d’exception, les ateliers Sophie Hallette parient sur un capital humain rare et anticipent, accompagnent, inspirent avec audace les créateurs d’aujourd’hui.


Enfant chérie de l’industrie du luxe, la dentelle s’impose depuis plusieurs saisons dans la mode et la lingerie, ses secteurs de prédilection mais également dans l‘art de vivre. Elle inspire les architectes, dans des réinterprétations de moucharabieh aériens, les designers par ses arabesques et ses dessins délicats. On l’a vue chez Marcel Wanders, Moooi et dernièrement dans la collection Jean-Paul Gautier pour Roche et Bobois.

Dentelles ruchées, matelassée façon doudoune, smockée, givrée, poudrée de paillettes appliquées à la main, dentelle à la feuille d’or, peinte à la main, brodées de perles, de feutres, de plumes ou même de vison, il n’est pas de limite à l’imagination des artisans-créateurs qui œuvrent ici dans l’ombre. Avec fierté, ils se transmettent leurs savoir-faire de père en fils, à chacune des étapes de réalisation, relevant, de génération en génération, le défi de réinventer les parures les plus fines, les rebrodés les plus étonnants, les teintes les plus subtiles, au gré des grands noms du luxe. Un défi historique, fondé sur des innovations perpétuelles, du métier mécanique Leavers aujourd’hui quasiment informatisé, jusqu’à l’alchimie des teintures les plus élaborées.

Des robes de Haute Couture sophistiquées aux écrans scéniques ignifugés pour l’opéra, des Chantilly les plus légères aux tulles Bobin les plus fins, c’est ici que se tissent les écrans qui subliment et révèlent.

Un métier non délocalisable

Visiter les ateliers Sophie Hallette, c’est rencontrer les hommes et les femmes qui font la dentelle, gardiens de métiers patiemment acquis par de longs apprentissages. Si certaines opérations sont de plus en plus informatisées, comme la conduite des lourds métiers Leavers, la main et l’œil humains restent indispensables ; une garantie de qualité qui prévient aussi les risques de délocalisation…
Les créations les plus pointues sortent de l’atelier de tendances, confiées à l’expertise d’un duo d’inséparables : l’esquisseur qui trace les contours du rêve pour anticiper les spécificités du métier, le metteur en carte qui prépare les fichiers de perçage des cartons guidant les métiers Leavers un peu comme un orgue de Barbarie. Après le bobinage (100 à 300 bobines contenant chacune 100 m de fil), le pressage assure leur régularité avant le remontage sur le chariot. Chaque tulliste est responsable de la maintenance d’un métier qui pèse de 10 à 15 tonnes sur 12 mètres de long, et de l’exécution des pièces de dentelles, nécessitant plus de 5000 chariots et des milliers de kilomètres de fil, avant d’arriver, pliées sur l’envers, dans l’atelier des visiteuses. Chaque pièce est vérifiée à la main, avant d’être « raccommodée à l’écru ». L’étape suivante (lavage dans très peu d’eau et dégraphitage) consiste à débarrasser la dentelle du lubrifiant des chariots. On stabilise les pièces en synthétique, par un passage sur cadre mobile dans un four à 120°.

Eloge de la lenteur

Le labo teinture flirte avec l’alchimie entre pigments et produits chimiques. Cet outil mutualisé récemment acquis avec un dentellier local, Beauvillain Davoine, emploie 50 personnes ; les dentelles arrivent écru, passent dans des machines à teindre « overflow ou à jet, avec des techniques spéciales de « teinture à cœur » pour la lingerie (bains programmés et maintenance informatique intégrée). Après séchage et cadrage, il faut encore effiler les fils de jonction pour séparer les bandes, écailler à la main en suivant les contours des bordures et découper les fils flottants qui relient sur le métier les fils qui ne se touchent pas.
La dernière étape, l’ennoblissement, transforme les pièces arachnéennes en merveilles rebrodées de fils d’or, de paillettes ou de perles.
Tout au bout de la longue chaîne, les pièces seront revisitées une dernière fois et raccommodées si besoin, avant d’être échantillonnées, pliées puis expédiées.

Aujourd’hui, le groupe maîtrise toutes les étapes de sa production, teinture et découpage compris et possède un fonds d’archives impressionnant. Sophie Hallette s’adresse aux marchés les plus exigeants et réalise 80 % de son CA à l’export, via des salons internationaux et son réseau d’agents, avec des bureaux à Tokyo, Milan, New-York et Shanghai. La troisième génération est déjà dans la place, pour continuer de déployer une audace créative et un atypisme cultivés depuis plus de 130 ans.


www.sophiehallette.fr
Article publié dans le magazine TL en janvier 2011
Photo Catherine Dauriac sauf la 2 > Givenchy Haute Couture été 10

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